L'indicateur



Les 100 morts du châton"Les 100 morts du chaton" rassemble des nouvelles débutant toutes par les mêmes mots empruntés à Molière.

Le livre Les cent morts du chaton

« Le petit chat est mort » soupira l'homme en se redressant.
« En êtes-vous certain ? » lui demanda la femme située à côté de lui.
« Il faudrait s'approcher pour être sûr, vous le savez bien. Mais, en tous cas, il ne bouge plus et il ne semble plus respirer. »
« C'est très ennuyeux. Je dois en informer qui de droit. Quant à vous, abstenez vous de diffuser la moindre information. »
L'homme acquiesça en claquant des talons. Dès que la femme eut quitté la pièce, il s'appuya contre le mur en croisant les jambes, prit en main son paquet de cigarettes et en retira une. Il se contenta de la glisser entre ses lèvres en soupirant de nouveau.
« Putain de merde » murmura-t-il en secouant la tête, au bord des larmes.

La femme marchait d'un pas vif dans le couloir. Spontanément, tous ceux qui la croisaient s'écartaient respectueusement.
Elle veillait à garder une attitude digne et autoritaire. Son buste demeurait bien droit, presque trop pour que cela soit encore naturel. Et elle regardait devant elle sans la moindre inflexion, ni horizontale, ni verticale.
Ses semelles résonnaient sur le sol bétonné et le son, répercuté par les parois, devenait envahissant dans un espace aussi réduit. Les autres personnes qui passaient veillaient à poser les pieds avec une douceur minimale afin de limiter le bruit, vite insupportable. Pas elle. Personne ne se risquait à lui adresser la moindre remarque. S'écarter et attendre le passage de l'orage semblait l'attitude la plus sage. C'était en tous cas celle adoptée par chacun.

Bientôt, elle atteignit une lourde porte métallique. Deux gardes se situaient de part et d'autre. Ils se mirent au garde à vous en apercevant la femme. Leurs talons claquèrent en harmonie, résonnant à leur tour dans les couloirs alentours.
Elle répondit à leur salut et hocha la tête en direction de la porte. Le garde de droite se retourna pour appuyer sur un bouton.
La lourde porte métallique se scinda en deux et coulissa de chaque côté jusqu'à disparaître dans l'épaisseur des murs. Le bruit de moteurs et celui dû au mouvement mécanique furent assourdissants durant quelques secondes.
Elle attendit que la voie soit totalement libre avant de poursuivre son chemin. A peine avait-elle franchi le seuil que la porte se refermait.
Cette fois, le couloir était plus étroit, en pente douce, bien droit, sans le moindre croisement, et, surtout, elle y était seule. Les personnes pouvant se rendre dans ce lieu étaient en effet peu nombreuses. Et les autres devaient attendre impatiemment son retour.
Elle marcha donc droit devant elle durant quelques minutes. Aucune émotion ne semblait animer son visage sévère.

La femme dut manoeuvrer elle même la porte suivante : il n'y avait aucun garde. Le bruit fut identique. Et la fermeture fut aussi rapide à peine le seuil franchi.
A son entrée dans la salle, tous les visages se tournèrent vers elle et le brouhaha cessa aussitôt. Tous les hommes et toutes les femmes avaient cessé leur tâche et la regardaient.
Elle fut soudain impressionnée. Sa bouche s'entrouvrit de stupeur. Etre ainsi le centre de l'attention de tous ses collègues n'était guère dans ses habitudes.

Plus grand que la moyenne, plus âgé aussi mais encore costaud, l'homme qui s'avança dégageait une autorité naturelle. Il n'était pas nécessaire de regarder son badge ou ses épaulettes pour lui obéir.
Pourtant, son regard semblait doux et affectueux.
Il sourit, provoquant un angle rare dans sa moustache brune où le blanc envahissait le lieu touffe après touffe. Quand il fut à la distance appropriée, il tendit sa main à la femme, restée au garde à vous depuis son entrée.
« Alors ? » demanda-t-il le plus amicalement possible.
« Le petit chat est mort » répéta distinctement la femme, sans parvenir à cacher qu'elle refoulait des sanglots.
« Damned ! » souffla entre ses dents l'homme dont le regard fut soudain d'une dureté effrayante.
« Le garde de faction à la porte l'a envoyé dehors, selon le protocole prévu, puis a observé à l'oeilleton. »
« Combien de temps ? »
« Environ dix minutes avant que le petit chat cesse d'avancer et s'effondre. Nous avons cessé l'observation au bout de cinq minutes supplémentaires. Le garde a comme consigne de regarder toutes les heures. »
« Il nous reste combien de chats ? »
« Le couple devrait avoir une nouvelle portée d'ici deux à trois semaines. Mais nous n'en avons plus de la portée précédente. »
« Reprenez tous votre travail » hurla l'homme à la cantonade.
Personne n'osa continuer de regarder la scène. Chacun reprit son activité et le brouhaha envahit de nouveau l'endroit.

L'homme entraina la femme dans un bureau tout à côté de la grande salle. Il prit soin de fermer la porte avant de commencer à parler.
« Asseyez-vous » dit-il.
Elle obtempéra.
L'homme semblait l'ignorer, lui tournant le dos en regardant divers objets accrochés au mur. Plusieurs étaient des photographies. Certaines semblaient officielles, telle cette remise de médaille, d'autres plus personnelles, comme une distribution de diplômes ou bien celle montrant une famille assemblée où, parmi les adolescents, on devinait celui qui, quelques années plus tard, détiendrait l'autorité dans la pièce.
Il prit la précaution de porter son poing devant sa bouche pour tousser. La voix éclaircie, il se retourna vers la femme assise.
« Bien, vous connaissez la situation globale. Je vais maintenant vous parler de quelques détails. Vous êtes une personne censée. Vous me serez donc de bon conseil. »
« Je ferai mon possible, monsieur. »
« Nos réserves sont presque épuisées. Nous n'avons plus de quoi faire pousser les plantes hydroponiques. De même, la matrice de viande ne produit pratiquement plus rien. Le recyclage de l'eau et des déchets a atteint un niveau critique. Certaines sections de l'abri ont été fermées car nous devons économiser nos ressources énergétiques. Les chats sont les seuls animaux que nous ayons : ils sont sensibles au virus comme nous et ils constituent donc des sujets d'expérience parfaits. »
« Vous voulez dire que... » osa-t-elle.
« Je vois que vous avez compris. »
Elle ne put que laisser couler quelques larmes. La tension était trop forte. Il fallait qu'elle explose.
L'homme lui tendit un mouchoir blanc brodé à ses initiales. Elle s'en saisit et entreprit de s'essuyer les yeux en murmurant « excusez-moi » mais n'osant plus le regarder. Il reprit la parole.
« Le camp d'en face doit être dans une situation similaire à la notre, en toute logique. Nous avons utilisé le même germe. Mais, normalement, il aurait dû disparaître au bout de quelques mois. Il avait été programmé génétiquement pour ça. »
« Peut-être qu'une mutation a inhibé... »
« Peut-être. »
« Alors, que faisons-nous ? »
« Nous avons trois options qui mènent toutes à la mort. La première est de sortir en priant que l'un ou l'autre soit résistant. La probabilité est faible et la mort douloureuse. La deuxième est de commencer à s'entretuer pour se manger les uns les autres. »
La femme eut un haut le coeur et se détourna en cachant sa bouche dans le mouchoir.
« La troisième, c'est... »
« Plus honorable, plus rapide et plus digne » conclut-elle.
« Je vois que vous êtes arrivée à la même conclusion que moi. Je vais déclencher le nécessaire lors d'un rassemblement. »

Près de la porte, le garde se pencha pour regarder encore une fois dans l'oeilleton. La nuit était presque tombée. Il ne parvenait plus à bien voir le cadavre du chat. D'autant que la tempête quotidienne frappant le plateau rocheux s'était levée. Les vents devaient être terribles, dehors, pour réussir à faire disparaître ou bien à enterrer sous la poussière tous les chats envoyés dehors. A moins que des charognards nocturnes n'aient survécu. On apercevait des genres de balbuzards de temps en temps dans le ciel.
L'appel général retentit. Même lui devait rejoindre la salle de rassemblement. Le commandement devait avoir une annonce importante à faire.
Et, franchement, qui pouvait penser que garder cette foutue porte avait le moindre intérêt ? Même un chat ne pouvait pas survivre dehors.

A une centaine de mètres de la porte, le chat redressa la tête. Il venait d'entendre miauler. Et il commençait à faire froid.
Il s'était allongé au soleil. C'était bon. C'était chaud. Tellement plus agréable que les couloirs à peine éclairés où il se promenait d'habitude.
Mais, maintenant que le soleil avait disparu, il voulait se bouger et trouver sa soupe. Ce n'était pas qu'elle était bonne mais il avait faim.
Il y eut un nouveau miaulement dans le lointain.
Le chat se redressa sur ses pattes et se dirigea prestement vers son congénère, poussé par un vent glacé qui effaçait les traces de ses pas.

Il quitta le plateau rocheux et s'enfonça dans la sorte de jungle. Le miaulement venait de par là.
Il reconnut l'un de ses frères, avec une de ses soeurs. L'un et l'autre avaient disparu depuis longtemps de leur habitat, emmenés par les humains chacun leur tour. Ils s'étaient aménagés une sorte de nid et sa soeur était en train de mettre bas en miaulant.
Il fallait laisser faire la nature sans la déranger. Tout frère qu'il était, le père ne tolérerait pas que le nouvel arrivant approche. Et puis ce dernier avait faim. Il trouva donc beaucoup plus intéressant de poursuivre une souris qui venait de jaillir devant lui.
Son instinct lui disait que ce serait meilleur que la soupe insipide que les humains lui donnaient.

Le livre Les cent morts du chaton


 
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