Les belles histoires de Tonton Pierre

La Pax Deorum est la marque d’une vieille civilisation, la civilisation romaine. Elle est la marque d’une époque à jamais enfuie où le terrorisme religieux, de l’Inquisition à Daesh, n’avait pas de sens. Elle est la marque d’un mode de pensée qui ignorait les religions monothéistes se réclamant d’Abraham. Elle est la marque de dieux qui n’exigeaient pas « Tu n’auras pas d’autre dieu que moi car je suis un dieu jaloux ».
C’est tellement inconcevable aujourd’hui que ce pilier de la civilisation romaine n’est pas enseigné dans les écoles françaises. Du moins, ce n’est pas prévu dans les manuels scolaires.

Des Numina au Panthéon

Les Romains étaient des gens pragmatiques et guère poètes. Lorsque Rome naît, ses citoyens n’ont que des dieux vagues et rarement nommés, les Numina. Il faut aussi ajouter des dieux domestiques d’origine étrusque, les Lares, propres à chaque famille.
Rome grandit. Les Latins qui l’entourent sont similaires aux Romains. Puis Rome se confronte à deux grandes civilisations, l’une au Nord est la civilisation étrusque. L’autre, au Sud, est la civilisation grecque, celle de la Grande Grèce. La Grande Grèce, c’est le Sud de l’actuelle Italie. Peuplée de Grecs, colons des citées du Sud des Balkans ou de l’Ouest de l’Asie Mineure.
Les Romains vont vite repérer l’intérêt qu’il y a à disposer de dieux nommés aux attributs clairs. Ils vont donc adopter le panthéon grec et l’enrichir de quelques divinités prises ici ou là. Ils vont transformer tout cela pour créer une religion clairement romaine -pragmatique- mais intégrant la mythologie grecque. Mais les Numina sont toujours autant là que les Lares.
A cette époque, les dieux sont ceux de la tribu. Socrate est condamné à mort pour avoir offensé les dieux de la cité. Il ne viendrait nullement à l’idée de quiconque de se convertir à une religion étrangère : cela n’aurait aucun sens. Les dieux ont créé le lieu, les héros locaux, la cité locale, tout comme d’autres dieux ont créé les autres gens, les autres cités, etc.  On se doit d’adopter les dieux de son lieu d’habitation, de son peuple.
De la même façon, rappelons-le, les Hébreux considèrent que Adam et Eve sont les premiers humains. Ils ont deux fils : l’un tue l’autre et s’enfuie dans une autre tribu où il trouve une femme créée par un autre dieu. Rien n’est là choquant. Et, plus tard, le dieu des Hébreux ne dit pas « Je suis le seul Dieu » mais « Tu n’auras pas d’autre dieu que moi car je suis un dieu jaloux ». Autrement dit : « il y a quantité d’autres dieux mais, toi, là, qui m’écoute, tu n’honoreras que Moi sinon ça va barder. » Les Hébreux, en sortant d’Egypte, se croyant abandonnés par leur dieu tutélaire, s’empresseront d’adopter un autre dieu probablement d’origine sumérienne, le veau d’or. Et ça bardera autant que quand un mari rentre chez lui trop tard avec du rouge à lèvres sur le col de chemise. La pluralité des dieux est donc un fait universellement admis à cette époque. Les Hébreux sont monolâtres (ils n’honorent qu’un seul dieu) car cela coûte moins cher que de construire des temples à tout un panthéon. Ils ne sont pas monothéistes, du moins à cette époque.
Revenons aux Romains même si nous ne quittons pas les Hébreux pour très longtemps.

La conquête des dieux

Les Romains, petit à petit, conquièrent un empire. Mais conquérir un empire, c’est conquérir des cités créées chacune par des dieux. Et les Romains veulent intégrer les populations locales dans leur système économique et politique. Il ne s’agit pas de massacrer. Cela veut dire intégrer les dieux locaux. Et puis les Romains, pragmatiques, honorent certes leurs Numina et Lares mais ils se demandent s’ils vont faire le poids face aux Zeus et Hadès d’abord puis, ensuite, en vrac, des dieux aussi sympathiques que Belenos ou Baal sans oublier la mauviette Horus.
Autant que possible, les Romains vont donc tenter d’éviter le combat contre les autres dieux. Il existait même une cérémonie où, avant un combat, les Romains sacrifiaient aux dieux de leurs adversaires pour tenter de se les concilier. En gros : soutenez-nous et nous vous construirons un plus beau temple que ces crétins que vous protégez actuellement. En général, ça marche : les Romains gagnent leurs guerres. Et ils tiennent ensuite leurs promesses.
Tous les dieux de l’Empire vont donc petit à petit intégrer le Panthéon romain. C’est ce qui sera appelé la Pax Deorum (Paix des Dieux).
Ainsi, à Rome, dans les premiers siècles de l’Empire, Isis, déesse égyptienne, sera l’une des divinités les plus honorées. Il faut dire qu’une déesse capable de ressusciter son frère coupé en morceaux, c’est bien capable de vous faire gagner au Loto. Alors, un petit sacrifice… Ainsi, à la fin de l’Ane d’Or, d’Apulée, c’est Isis (sous sa forme lunaire) qui sauve le héros. Rappelons que les Romains sont des gens pragmatiques !
Bon, il y a de temps en temps des difficultés, c’est vrai. Les guerres contre Carthage sont si féroces, le Baal si repoussant, que Caton proclamera : « Delenda Carthago ». Carthage doit être détruite. Donc son dieu aussi. Pas de Baal dans le panthéon romain.
Les Macédoniens ont aussi rencontré en Palestine un peuple casse-pieds très fidèle à leur dieu, les Hébreux. Comme si leur dieu était vraiment très jaloux au point de ne pas accepter que le Temple de Jérusalem soit converti en Temple à Zeus. Bon, ça va finir avec plein de Macchabées. Quand les Romains arrivent, lors de la conquête des débris de l’empire d’Alexandre le Grand, ils vont y aller doucement. La Palestine sera d’abord un protectorat devant payer tribut. Un roi accommodant pas vraiment hébreux sera installé, un Hérode, et il pourra même reconstruire le temple à ce dieu au mauvais caractère. Ce dieu très attaché à une tribu va leur poser des tas de problèmes. Il ne sera donc pas intégré au Panthéon mais la paix entre ce dieu et Jupiter sera cependant possible pendant quelques années. Quand ça ne sera plus possible, les Romains feront le ménage, notamment en l’an 70 et en l’an 130 de notre ère.
Mais ça n’empêche pas les Romains de continuer la politique de la Pax Deorum. Par exemple avec Mithra, un dieu né d’une mère vierge, une déesse baptisée selon les moments Anahita, Ishtar (parfois Eshtar) ou Inanna et assimilée à Vénus. Un dieu vivant sur Terre et née d’une vierge ? Quelle étrangeté, tout de même ! Les Romains ne reculaient devant rien. Ils n’hésitaient pas non plus à intégrer la deuxième religion grecque, celle d’Orphée, un drôle de type capable de vaincre la Mort en passant trois jours dans les Enfers avant de revenir dans le monde des vivants. Du n’importe quoi !

Pax Deorum et Pax Romana

Parfois, à Rome, les sectateurs de telle ou telle « religion orientale » se battaient sur le mode « mon dieu en a des plus grosses que le tien ». Quand il y avait du désordre, la police massacrait les perturbateurs. Parfois, on interdisait un culte qui ne parvenait pas à se fondre dans le Panthéon. Et la Pax Deorum repartait sur de bonnes bases. Les problèmes étaient globalement rares car beaucoup des « religions orientales », notamment les cultes d’Isis, Orphée et Mithra, étaient des cultes à mystères, autrement dit avec des degrés d’initiation et une démarche ésotérique.
Parce que la Pax Deorum, c’est aussi et surtout la Pax Romana. La Paix Romaine.
Rappelez-vous que le but des Romains était de bien intégrer tout le monde dans un même empire. Donc d’intégrer tous les dieux dans un même panthéon. La logique était bien d’assurer la cohésion de l’Etat en assurant celle des religions. Les Romains, répétons-le, étaient pragmatiques.

Mais c’est qui ce Jésus ?

Sauf que Rome va tomber sur un os. Vous vous rappelez cette drôle de tribu avec son dieu jaloux ? Oui, les Hébreux. Une secte née au sein de cette tribu va commencer à se répandre. Et cette secte remet en cause la Pax Deorum car elle prétend que le dieu qu’elle honore est unique, que les autres dieux n’existent pas. Ses sectateurs refusent donc le principe fondamental de l’Empire. Ils remettent en cause sa base, sa cohérence et donc son existence. Rome va donc tenter de juguler cette absurdité, cette trahison, par la répression. Et ça ne marche pas.
De fait, l’émergence de cette secte va sonner le début du déclin de Rome. Un certain Joshua, fils d’un charpentier, serait le Messie. En Grec, on dit : Iesos Christos. En Latin puis en Français, ça donne : Jésus l’Oint du Seigneur.
Dans le bouillon de culture qu’est l’Empire, les partisans de ce Joshua ne vont pas hésiter à faire leur propre Pax Deorum, intégrant tout ce qui traîne. Mithra est un concurrent dangereux ? Bah, la mère de Jésus, aussi, elle était vierge. Alors, Mithra, tu la ramènes moins, là, hein ? Et puis Orphée qui a vaincu la Mort, ben pareil. Quant à Isis qui peut ressusciter son frère, c’est rien à côté de Jésus qui va tous nous ressusciter… Et les dieux divers qui peuplent les forêts, ben ce sont des saints ermites. Les Feux de Beltane ? Des feux de joie pour célébrer Saint Jean. Et ainsi de suite.

La fin de la Pax Deorum

Au bout d’un certain temps, l’Empereur jette l’éponge. Plus personne ne croit plus aux anciens dieux. La vieille Pax Deorum ne marche plus. L’Empire sombre de plus en plus. Dans un premier temps, Constantin va proclamer un Edit de Tolérance (en 313). Chacun peut avoir la religion qu’il veut : c’est la mort de la Pax Deorum comme ciment de la Pax Romana.
Mais, si Constantin veut bien être gentil, il ne faut pas abuser. Or les partisans de ce Joshua, les Chrétiens (par référence au terme grec Christos, le grec étant la langue des lettrés), n’arrêtent pas de se battre entre eux. Il y a les Nestoriens, les Ariens, les Gnostiques, etc. En 325, il convoque donc le Concile de Nicée. Oui : un empereur romain païen convoque le concile fondateur du christianisme actuel. Pas un « pape » qui n’existe pas vraiment à cette époque. L’objectif, c’est de fixer la doctrine chrétienne fermement pour garantir l’ordre public. Et tous ceux qui oseront dépasser seront éliminés. L’Eglise devient catholique et romaine : universelle et sur tout l’Empire avec le soutien de l’Empereur, une Eglise officielle donc. Et Rome continue aujourd’hui de critiquer l’Eglise catholique chinoise soutenue par le Parti Communiste…
En 380, Théodose 1er constate qu’une nouvelle unité religieuse de l’Empire est possible avec une religion détachée de toutes les tribus, cités et ethnies. C’est l’édit de Thessalonique qui fait de la religion catholique romaine la seule religion de l’Empire. La Pax Romana est donc garantie par une religion unique, comme avant, mais totalitaire au lieu d’être accueillante à tous les dieux.
Et le dieu jaloux est content. Ca ne va pas durer. Mais c’est une autre histoire.

Couverture Individus SolidairesRetrouvez cet article dans le recueil Soyons des individus Solidaires.

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